PLUS PROFOND QUE L’OCEAN

Publié: 4 janvier 2013 dans L'Antichambre
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Elle a  cet air affecté des personnes qui n’ont pas toujours appartenu à leur niveau social actuel. Elle le maintient, se l’impose dans une stricte discipline comme par peur de chuter et de perdre un statut si durement acquis.

Ni la marmaille assise derrière l’insolente Q7 qui braillent en l’appelant Maman, ni son ventripotent mari qui la conduit en jetant des regards libidineux aux vendeuses ambulantes. Personne. Personne ne pourrait lui faire perdre son port de femme de la haute société abidjanaise.

A un feu rouge, après avoir intimé l’ordre à ses insupportables mioches d’arrêter de se battre sous peine de se voir confisquer leurs bruyants cadeaux, elle sort un gloss de son sac Hermès, baisse le miroir du pare-soleil et l’applique délicatement sur ses lèvres.

La belle dame jette un regard plein d’autosatisfaction sur les délicates courbes de son visage quand, tout à coup, une main crasseuse sortie de nulle part lui enserre la gorge et arrache violemment le fin collier en or gris qui scintille à son charmant cou.

Elle lance un grand cri d’affolement. Mais la main et son collier sont déjà très loin.

Le jeune garçon de 15 ans qui vient de réaliser ce larcin, n’arrête de courir qu’après avoir zigzagué par une dizaine de rues improbables et de couloirs exigus.

A présent, en plein quartier résidentiel près de l’Eglise Saint Jacques, il essaie de reprendre son souffle et tente d’avoir une attitude décontractée surtout à la vue des gardiens postés devant chacune des énormes résidences de ce ghetto pour privilégiés.

Discrètement, il ouvre la main coupable et voit avec plaisir son luisant butin même s’il est un peu taché du sang de la garce qu’il a dû sévèrement égratigné.

Le voleur porte le bijou à sa bouche pour en peser la valeur. Ce qu’il goutte semble le ravir puisqu’il recrache le sang en esquissant un rictus vainqueur.

C’est vrai qu’il lui en faut infiniment plus pour avoir le moindre remord.

Le garçon a vécu dans la rue, sans père, ni mère, ni dieu. Il a appris à obéir qu’à une seule loi, celle de la survie et il la respecte avec dévotion. Surtout en ce maudit soir de Noel où quand il était enfant, son cœur se serrait à la vue de ces familles heureuses et attentionnées accrochées comme à une bouée au bonheur de leurs bambins.

Mais à présent, il a grandi. A 15 ans, on ne gagne plus grand-chose en faisant la manche. L’indifférence et le bitume de la rue l’ont durci et ses larmes d’antan ont séché sous le chaud soleil d’Abidjan. Tout en lui n’est qu’aridité, un vaste désert où aucun Moïse ne viendra pour l’abreuver.

Le voleur trouve un abri sous des feuillages. Ici, dans la pénombre du soir naissant, il est sûr de ne pas être dérangé. Et même dans le cas contraire, le couteau pesant dans sa poche gauche est là pour restaurer sa quiétude.

Soudain, un grand gargouillis au ventre lui rappelle qu’il n’a pas mangé depuis hier mais le collier sera difficile à vendre aussi tard dans la journée.

Il lui faut donc trouver de l’argent liquide.

Il se relève et reprend son inspection. L’idéal serait de tomber sur un marcheur dans ces rues silencieuses. Cependant, il y a personne en vue. Les quartiers de friqués sont pires que des cimetières.

Ses yeux d’oiseau de proie scrutent, détaillent et analysent tout autour de lui à la recherche de la moindre occasion.

Et comme toujours, une faille finit par se profiler dans son esprit vif.

C’est un duplex abandonné et sans intérêt qui lui fera un beau cadeau de Noel. Celui-ci est voisin à une villa basse, cossue, au jardin fleuri et entretenu. Personne n’y est. Toutes les lumières sont éteintes…

Du premier étage de la maison abandonnée, l’adolescent se jette dans le jardin en exécutant une roulade pour amortir sa chute. Aussitôt son équilibre retrouvé qu’il sort son couteau, guettant dans l’obscurité un chien ou un homme qui viendrait lui sauter dessus.

Mais il n’y a rien ni personne.

Il avait raison. A part dans un coin, la silhouette d’une statue de la Vierge priant dans sa grotte, la maison est vide de ses habitants.

Le voleur garde toute sa vigilance et avance à pas feutré.

Avec l’aide d’une pierre trouvée, il brise l’une des fenêtres vitrées de l’arrière cour et tombe sur une grande cuisine américaine. Là une table est dressée. 2 personnes doivent y manger.

Le jeune homme ne peut résister à la tentation d’engloutir des morceaux de poulets. Et, priorité oblige, il n’oublie pas non plus de mettre toute l’argenterie dans un sachet trouvé juste à côté.

Il franchit ensuite le grand séjour, avec ses fauteuils d’un blanc immaculé et ses tableaux d’art contemporain.

Pourtant, depuis le début de son intrusion, une chose dans cette maison l’intrigue fortement. Malgré qu’elle soit chrétienne –La Vierge dans sa grotte l’atteste- il y a une absence totale de guirlandes, de sapins, ni de la moindre babiole rappelant la Noel. Le garçon constate partout un décor froid et aseptisé. Comme un hôtel 4 étoiles au design impersonnel.

Mais le voleur, sans se poser plus de questions, continu de remplir son sachet avec les objets de luxe qui trônent sur les étagères.

Après le séjour, il longe un court couloir et pénètre dans la plus grande des chambres à coucher. Là il s’engage dans une fouille minutieuse à la recherche de billets de banques.

Il ne cherche pas longtemps que son visage s’illumine. Il a trouvé dans une des petites boites en porcelaine la rondelette somme de 150 000 f en billets de 10 000.

L’adolescent se dit alors qu’il est grand temps de partir. Il saisit un sac à dos trainant au coin de la pièce et y mets tout son butin. Et de trois enjambées, quitte la chambre.

Mais, au moment de repasser par le séjour, une lumière bleue attire son attention. Elle vient de la pièce d’à côté. Cette fois, c’est par pure curiosité que le garçon rebrousse chemin et y pénètre.

La lumière bleue provient d’un sapin joliment enguirlandé qui projette sur le plafond de petits points lumineux en forme d’étoiles.

La pièce est différente du reste de la maison.

Elle est joyeuse et affiche des couleurs, vives, criardes, maladroites, pleines de vie. Une chambre pour adolescent riche et heureux.

Pourtant, le garçon ressent que quelque chose d’autre se cache derrière ce rayonnement.

Au dessus d’un lit placé en plein milieu, est accrochée la photo d’un autre garçon souriant, plein de vie. Et en bas de la photo, une simple plaque résumant un drame : « Alex, 1995-2008, Notre amour pour toi est plus profond que l’océan… signé Maman & Papa.».

Cette chambre n’est pas une chambre.

Cette chambre est un sanctuaire en l’honneur d’un enfant adoré, chéri et perdu… à jamais….

Le voleur fixe la pièce d’un regard dur et sans aménité. Un regard qui s’interdit la moindre faiblesse.

Les cadeaux soigneusement emballés qui gisent au pied du sapin de Noel, sa serviette lavée et accrochée, ses chaussures cirées et rangées, ses livres d’école disposés. Tout dans cette chambre est une prière.

La prière et la souffrance d’une mère et d’un père qui n’ont jamais dit adieu à leur fils.

Tout ceci est tellement absurde, pense le voleur. Tout ça est si risible pour lui, qui n’a pour père et pour mère que la rue. Pour unique loi, la survie. Cette Maman et ce papa sont fous à lier. Stupides et fous à lier. L’adolescent ne peut pas comprendre, ne veut pas comprendre qu’on puisse être riche et mourir de douleur…

C’est donc cela une famille… Un amour plus profond que l’océan… Inaltérable et inconditionnel… Une chose qui est en nous et qui est plus forte que la mort…

En effet, c’est encore plus terrible pour le garçon débout dans cette pièce de réaliser que personne sur terre ne l’aimera ainsi…

Le garçon de 15 ans voit son butin lui échapper des mains. Ses lèvres tremblent et ses yeux se mouillent.

L’orphelin de 15 ans décide alors de quitter la jolie villa basse, cossue, au jardin fleuri et entretenu et disparait dans la nuit de Noel sans se retourner…

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